Retour sur les dérives de l'utilisation des écrans, à travers l'analyse d'un sondage étudiant et le témoignage éclairé de Karine de Leusse, psychologue clinicienne, psychothérapeute et cyber-addictologue.
Le monde le sait : les écrans font aujourd'hui partie intégrante de notre vie. En constante évolution, ils sont devenus un outil quotidien, nécessaire, utile et presque irremplaçable. Pourtant, ils représentent désormais le fléau d'une génération.
À l'issue d'un sondage effectué auprès de jeunes entre 18 et 25 ans, les résultats se révèlent alarmants. Tous élèves ou étudiants, ils sont une centaine à avoir répondu en ligne à une dizaine de questions tournant autour de la cyber-addiction. Les questions portent sur leurs connaissances personnelles, leurs impressions et leurs expériences face à leurs écrans.
La première question concerne la dopamine - plus connue sous le nom d'"hormone du plaisir" - une hormone que l'on sécrète en réponse à une stimulation à un instant T. Elle est la réponse immédiate au contenu que nous consommons sur nos écrans en continu.
"Savez-vous ce qu'est la dopamine et connaissez-vous son impact sur le cerveau ?"
Une grande majorité des interrogés se dit au courant de son existence et de ses effets. Pourtant, semblant bien conscients de son fonctionnement et de ses répercussions, ils sont 68 % à répondre positivement à la question suivante :
"Vous considérez-vous comme étant addicts aux écrans ?"
Ils sont aussi 57 % à reconnaître se sentir contrôlés par leurs écrans et leurs notifications, et avouent être parfois empêchés d'effectuer certaines actions au quotidien. 35 % ressentent un isolement dû à cette utilisation quotidienne et 91 % d'entre eux admettent passer trop de temps sur leurs téléphones.
Des chiffres inquiétants qui ne sont pourtant plus étonnants pour Karine De Leusse, psychothérapeute exerçant depuis plus de 21 ans. Elle a commencé son parcours en travaillant avec des enfants, s'intéressant à leurs émotions et repérant chez les plus jeunes des troubles similaires - de comportement, d'attention ou encore de grandes colères. Elle rend alors compte du fait que l'une des raisons majeures liées à ces symptômes découle des écrans et de leur utilisation journalière quasi illimitée.
Les enfants avec lesquels elle travaille sont suivis en thérapie jusqu'à l'adolescence. Bien consciente du rôle désormais majeur des appareils électroniques sur notre productivité et nos actions, elle le remarque tout particulièrement chez les élèves et les étudiants.
"Ce sont les adolescents les plus touchés, et les adultes trentenaires. Beaucoup ne savent pas qu'ils sont addicts." - Karine De Leusse
Les sondages le démontrent également. Pour elle, l'impact des écrans sur notre vie et notamment celle de la catégorie des 18-25 ans est effectif et de plus en plus inquiétant.
"La croissance est énorme et galopante. Ça galope aussi vite que la technologie fait des progrès." - Karine De Leusse
33 % d'entre eux assurent être moins aptes à se concentrer en général et 41 % avouent être surtout impactés en cours - ils ont de plus en plus de mal à se concentrer, à lire ou se focaliser sur des formats longs. L'esprit se conditionne et s'habitue, notamment dans cette tranche d'âge, à visionner des formats courts et concis, entraînant une baisse de la concentration, de la productivité et parfois même de la mémoire.
Avec une moyenne de temps d'écran de plus de 4 h pour plus de 53 % des participants, les conséquences néfastes sont, selon Karine De Leusse, certaines et inévitables. Une majorité écrasante affirme ressentir un impact des écrans sur leur productivité : 91 % d'interrogés contre 9 % seulement ne se sentant pas touchés.
"Le phénomène chimique qu'est la dopamine fait l'effet d'une pilule magique - on ne la contrôle pas." - Karine De Leusse
Les écrans deviennent une réponse facile à nos problèmes - une réponse à notre ennui, nos ruptures, nos licenciements ou encore notre solitude. Une solution d'échappatoire qui n'est pas viable. L'addiction devient, selon Karine De Leusse, "une addiction forcée" : un cercle vicieux dans lequel le vide est comblé et remplacé par du contenu accessible en continu. Les élèves développent par ailleurs une paresse constante, presque chronique - ils deviennent hypotoniques.
Peut-on soigner cette nouvelle pathologie - cette drogue qui s'est lentement immiscée dans nos habitudes pour devenir notre partenaire quotidien ? Difficile à guérir, parfois même impossible chez les plus atteints, le "syndrome des écrans" devient maladif et inéluctable. Ne faudrait-il pas alors se concentrer sur le déclin de notre intelligence et de notre productivité, plutôt que sur l'arrivée des nouvelles technologies évolutives dont nous sommes les premiers demandeurs ?
Article de Léa Guillonnet, avec la participation de Karine De Leusse.