De Dacia à BMW, tous les constructeurs automobiles semblent être au diapason : pour séduire, il faut proposer plus ! Plus d'options, de fonctionnalités, de puissance... Une publicité m'a récemment interpellée : elle propose un véhicule d'exception, "la voiture augmentée". À son bord, un humain jouissant également de ces superpouvoirs conférés par la technologie de pointe. Grâce à l'innovation, on nous fait croire que nous serions devenus des "humains augmentés".
C'est un peu comme dans le conte de Boucle d'Or : à chaque taille, ses accessoires à sa bonne dimension. Quand Papa Ours mange sa soupe dans un gros bol, l'homme augmenté, lui, roule dans une voiture augmentée, habite dans une maison augmentée et a une vie augmentée. Réalité - le jeu de mots est irrésistible - ou énorme arnaque ?
Le numérique est apparu dans notre vie et, par magie, gère absolument tous les pans de notre existence. Oui, j'ai bien dit que c'est le numérique qui gère. Il nous conseille, nous répond, nous oriente et nous dirige. Un assistant individuel, un serviteur personnel nous est assigné. L'adage ne dit-il pas qu'à deux, on est plus fort ? C'est chose faite - nous ne sommes désormais plus jamais seuls. Notre seule contrainte : avoir notre écran toujours avec nous (ou mieux encore, sur nous, tout contre nous), tapoter des instructions sur l'écran digital ou parler à l'assistant vocal. Le génie de l'écran réalise ainsi tous nos désirs dans une immédiateté absolue et gère notre vie.
Cet intendant numérique est à la tête d'une armée de petites mains appelées les applications. Pour chaque besoin, un domestique, un conseiller. Nous voilà désormais confortablement assis, souvent allongés, nous faisant servir tels des pachas.
Nous sommes devenus grands, de puissants dirigeants de notre monde, des "augmentés". Le monde vient à nous. Depuis nos intérieurs, nous pouvons faire venir le travail (grâce au télétravail), le sport, l'enseignement, les amis, etc. Le numérique est donc venu nous "augmenter" de pouvoirs magiques et nous voilà devenus les maîtres du monde.
Il est juste de reconnaître les nombreux avantages du numérique dans notre vie contemporaine. Il est important et heureux de vivre avec le progrès, dans un monde qui avance. Il n'est donc pas question de remettre en question la modernité. Personne ne songe à critiquer l'utilisation de l'électricité. Le numérique, c'est pareil.
Le problème n'est ni le progrès, ni l'évolution, mais bien l'utilisation qui en est faite. La cyberéconomie s'est emparée de nos angoisses humaines et a capitalisé sur nos peurs pour légitimer une utilisation non seulement excessive, mais obligatoire et providentielle.
Nous nous reposons tant sur nos greffons digitaux que nous modifions profondément nos usages et habitudes, supports de nos apprentissages, richesses et forces de l'humain.
Je ne m'aventurerai pas à citer toutes ces transformations tant elles sont nombreuses. Quelques-unes éclaireront mon propos.
Réduction des capacités, perte de nos facultés - la liste est encore très longue. Demandons aux parents s'ils trouvent que leurs enfants et adolescents sont "augmentés" par l'utilisation du numérique ? Ils sont désespérés de les voir passer tout leur temps libre, toute leur jeunesse sur les écrans. Lecture, sports, partages, échanges avec de "vrais" amis, temps en famille. Le seul indicateur croissant dans ce marasme, c'est le temps passé devant l'écran - l'humain, lui, loin d'augmenter son potentiel, régresse.
Après l'enfance, la chrysalide s'ouvre - le papillon ne déploie pas ses ailes pour voler et parcourir le monde, mais une limace se traîne jusqu'au canapé pour se laisser vieillir... À vous de choisir la vie qui sera la sienne !
Croyez-moi : quand un grand constructeur vante l'introduction de technologie permettant d'intégrer la "réalité augmentée", méfions-nous ! Le sablier de la vie réelle, lui, file et n'attend pas !